Le formidable parcours des frères Lévy

Publié le 22 juillet 2021

Les inventeurs de l’édition moderne

Les frères Lévy, Michel et Kalmus, ont fondé l’une des maisons d’édition généralistes françaises les plus anciennes et sont les inventeurs de l’édition moderne.

La famille Lévy, culturellement  très en avance sur leurs contemporains.

  • Michel et Kalmus sont les plus jeunes des 5 fils d’un colporteur juif alsacien, Simon Lévy, venu s’installer à Paris en 1825.
  • Jusqu’en 1833, les deux garçons étudient dans une école primaire du Consistoire israélite de la Seine.
  • A l’âge de 11 et 14 ans, Michel et Kalmus pratiquent le commerce ambulant.
  • Dès 1836, le commerce paternel se diversifie. Simon Lévy ouvre un cabinet de lecture et fonde avec ses trois fils, Kalmus, Nathan et Michel, une maison d’édition spécialisée dans le théâtre contemporain. Au départ, ils s’installent dans une petite librairie rue Marie Stuart, dans le 2e arrondissement de Paris.
  • C’est Michel, le plus jeune fils, qui sera l’âme de cette première librairie. C’est un adolescent passionné de théâtre, il est doué et travailleur. Il avait commencé le Conservatoire mais il va vite l’abandonner pour se lancer dans l’édition. Il n’a pas 20 ans quand il publie un premier livre, « Giselle ou les Wilis ». C’est un ballet fantastique en deux actes dont l’un des auteurs est le fameux Théophile Gautier.
  • Michel s’impose rapidement comme un éditeur hors-pair. Il publie les auteurs les plus prestigieux du siècle : Dumas, Baudelaire, Hugo, Balzac, Lamartine.

Les frères Lévy : innovants et entreprenants.

  • Dès 1840, ils maîtrisent les cycles courts de production et de rentabilisation des investissements grâce à un système de rotation du capital. Ils entreprennent aussi de moderniser les techniques de vente.
  • En 1841, la librairie Michel Lévy Frères voit le jour.
  • A peine 5 ans plus tard, la famille Lévy doit faire face à des années de crise dans l’édition, qui vont durer de 1846 à 1851. Les Lévy résistent à la crise, et mieux encore, ils parviennent  à consolider leur entreprise.
  • En 1851, leur maison devient le premier éditeur en France pour le théâtre.
  • A la fin du Second Empire, en 1870, elle se positionnera comme la première maison d’édition en Europe toutes productions confondues.

Stratégie de développement

Dans cette moitié du 19eme siècle, les frères Lévy ils vont profiter de la rapide croissance capitaliste qui a mis fin à la cherté des livres pour se lancer dans l’édition de littérature générale..

Leur stratégie commerciale se caractérise par :

  • la conclusion d’associations ponctuelles avec d’autres éditeurs
  • l’absorption de maisons rivales et
  • le lancement de collections à bas prix et de petit format.

Une édition à prix unique de 1 franc.

En 1856, Michel Lévy lance une collection qui deviendra célèbre : des volumes de 300 à 400 pages au prix unique de 1 franc. Ce prix de 1 franc est quatre fois moins cher que les tarifs habituels. Le monde de l’édition connait une véritable révolution. Le triomphe populaire est au rendez-vous.

Ce succès lui permet de compter rapidement tous les grands noms du siècle dans son catalogue (Stendhal, George Sand, Nerval, Gautier, Tocqueville, Sainte-Beuve…).

Michel Lévy va plus loin encore: il invente l’édition moderne avec des contrats d’exclusivité.

  • Tous les écrivains veulent participer à l’aventure. L’éditeur publie des romans, de la poésie, des ouvrages historiques et critiques.
  • En 1861, Michel Levy rachète la Librairie Nouvelle, boulevard des Italiens. Il continue de publier de nombreux auteurs au nom aussi prestigieux que : Ernest Renan, Alfred de Vigny ou Michelet.

L’édition, un tremplin pour le monde de la grande bourgeoisie.

  • A la fin des années 1860, Michel et Kalmus affichent une belle réussite financière, ils sont très riches. Ils se font construire un hôtel particulier dans le quartier à la mode du nouveau Paris haussmannien, à deux pas de l’Opéra, des cafés et des théâtres.   > Très vite, leur appartement du 3 rue Auber devient l’épicentre de la vie culturelle et un symbole  de réussite. Après 35 ans d’activité, la société a amassé plus de 10 millions de franc-or.

Quand Kalmus devient Calmann-Lévy

  • En 1875, Michel Lévy n’a que 53 ans quand  il succombe à une crise cardiaque.
  • Kalmus va franciser son nom pour poursuivre l’œuvre familiale : Kalmus devient Calmann et la société prend alors le nom de  Calmann- Lévy.
  • Calmann décède en 1891. Ses trois fils, Georges, Paul et Gaston, lui succèdent à la tête de la maison.
  • Gaston Lévy va découvrir Anatole France et Pierre Loti. Il va éditer le premier livre de Marcel Proust, « Les plaisirs et les Jours ». Il publiera  de nombreux auteurs à succès de l’époque, des auteurs de roman ou de théâtre, comme Tristan Bernard, ou encore des poètes.

Sous sa direction, le catalogue de la maison d’édition est ouvert et aux auteurs étrangers, comme Gorki, Pirandello, D. H. Laurence.

La maison d’édition sous administration nazie

  • En 1940, quand la 2eme guerre mondiale débute, Gaston Levy est âgé de 75 ans et se retrouve  interné en tant que juif.  Ses fils, eux, rejoignent Londres. La maison d‘édition va passer sous administration des Allemands.
  • Les nazis s’empressent de changer le nom à consonance juive, Lévy ça ne passe pas évidemment. La maison Calmann-Lévy devient les «  Éditions Balzac » avec des publications destinée à la promotion de l’idéologie nazie.

Après la Libération, une volonté de promouvoir l’indépendance d’esprit

  • À la Libération, les Levy récupèrent leur société et leur nom mais tout le travail est à recommencer. Heureusement, les éditions familiales peuvent encore tirer profit de la richesse de son fonds et elles s’attirent rapidement de nouveaux auteurs, dont Raymond Aron.
  • Raymond Aron devient le conseiller de la maison. Il fonde en 1947 la collection « Liberté de l’esprit ».  Il y paraît des auteurs qui ont pour point commun : d’une part,  la méfiance à l’égard de toutes les formes d’idéologie et d’autre part, un intérêt marqué pour la chose publique.
  • Cette nouvelle collection acquiert rapidement une audience internationale avec les propres livres de Raymond Aron, mais aussi ceux d’auteurs prestigieux comme Jules Isaac, Arthur Koestler ou Václav Havel. Dans ses auteurs, Calmann Lévy a édité un prix Nobel de littérature, un peu oublié de nous jours, Claude Sitbon, nobélisé en 1985.

L’édition au service de la Mémoire

  • C’est dans ce même esprit d’indépendance intellectuelle la collection « Diaspora » est fondée et se consacre à l’étude du fait juif dans sa dimension historique, politique, culturelle aussi bien que religieuse. On y retrouve les noms de Hannah Arendt, Léon Poliakov, ou encore Robert Paxton.
  • Les éditions Calmann- Lévy, en 2005, se sont  aussi engagées, avec le Mémorial de la Shoah, à perpétuer cette tradition et à rassembler des textes dont la valeur scientifique représente une avancée significative dans la compréhension et la connaissance de la Shoah.

Ainsi donc, les petits colporteurs juifs alsaciens venus conquérir Paris ont fini par fonder un des fleurons de l’édition française !

Par Dominique Goldberg, d’après sa chronique « D’ici et D’ailleurs, une chronique des Juifs dans le monde et du monde juif « . Diffusé sur Radio Judaïca le 21 février 2018.

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