Quand une femme, une Conversos, mène le premier boycott commercial de l’histoire…

Publié le 8 juillet 2021

Pour la première fois dans l’histoire, depuis que les juifs vivent en Diaspora, ils se sont défendus face à la persécution par un acte politique et sous la bannière d’une femme.

Comment en 1556 Dona Gracia Nasi, la Senora, a-t-elle réussi à menacer d’immobiliser l’activité commerciale du port d’Ancôme, le port des Etats pontificaux .

Son parcours :

  • Elle naît au Portugal en 1510 dans une famille fortunée de conversos.

Elle est profondément attachée à sa culture juive qu’elle pratique en cachette. C’est surtout une femme de pouvoir, d’argent, qui à la mort de son mari, Francisco Mendes se retrouve à la tête de la fortune colossale de la première maison commerciale d’Anvers et d’Europe.

Dans sa fuite pour échapper à l’Inquisition, elle ira d’Anvers en Allemagne, puis à Venise pour recevoir finalement la protection du sultan turc Soliman le Magnifique. En Turquie, Dona Gracia a continué à développer sa force commerciale.

  • Une femme d’affaires au grand cœur

> elle dépense sans compter pour sauver les conversos et les Juifs des persécutions de l’Inquisition. Elle parviendra à mettre en place un véritable réseau d’exfiltration depuis le Portugal.

> elle finance des hôpitaux, des synagogues, des centres d ‘études talmudiques

> Soliman le Magnifique lui donne le protectorat de Tibériade pour servir de refuge aux Juifs fuyant l’Inquisition. Elle s’y rend et finance la reconstruction de la ville ainsi que celle de Safed.

  • Elle meurt en Palestine, certainement dans la région de Safed, vers 1569.

1555, Ancône, le Pape et les Juifs

  • Le pape Paul IV rompt avec la politique favorable aux Juifs et aux Marranes de ses prédécesseurs. On soupçonne un intérêt économique dans cette chasse aux marranes, et pas exclusivement religieux.
  • Ces violences atteignent aussi des Juifs levantins, sujets du Sultan, qui commercent dans le port d’Ancône. Certains sont retenus prisonniers, leurs marchandises sont saisies

Un étonnant bras de fer commence alors entre les commerçants juifs, appuyés par le sultan turc, et les autorités pontificales d’Ancône.

  • Le sultan  envoie, le 9 mars 1556,  une lettre de protestation injurieuse au Pape exigeant la libération immédiate de ses sujets turcs emprisonnés et un dédommagement pour les biens confisqués.
  • Le Pape refuse.

Le boycott du port d’Ancôme au profit du port de Pesaro

  • Poussé par Dona Gracia, le Sultan va boycotter le port d’Ancône pendant  huit mois.
  • Toutes les marchandises envoyées depuis la Turquie par des négociants juifs seront dirigées vers le port de Pesaro.
  • Dona Gracia, de son côté, contacte tous les rabbins et les savants de l’empire ottoman afin que leurs communautés se joignent à ce boycott. Pour mieux les convaincre, elle les menace quand même d’une peine d’excommunication. Elle ne ménage aucun effort pour organiser et maintenir ce boycott de 1556 à 1558.
  • Les Juifs de Salonique décident de ne plus faire transiter leurs marchandises à destination de l’Italie par le port d’Ancône.
  • Cet embargo entraîne très rapidement la faillite de beaucoup de négociants. Les prix des marchandises importées flambent.

Le port de Pesaro : un obstacle au maintien du boycott

Le port de Pesaro est un port secondaire, dangereux d’accès, sans les infrastructures nécessaires pour accueillir un trafic maritime plus dense.

  • Même d’un point de vue financier, Pesaro ne fait pas le poids face à Ancône qui dispose d’un excellent réseau de correspondants et d’un excellent système de crédit permettant des transactions commerciales faciles. 
  • Le duc de Pesaro ne cesse de promettre des travaux  d’amélioration mais c’est totalement irréaliste face à leur ampleur.
  • Au fil des mois, une opposition au boycott se manifeste, d’abord dans des localités dans lesquelles aucun Marrane ne vit. Le mouvement de soutien faiblit petit-à-petit même au sein des commerçants de Constantinople.

Les juifs d’Ancône menacés à cause du boycott.

  • Le vénéré rabbin de la communauté, adresse une lettre à la communauté de Salonique pour faire cesser le boycott craignant les représailles papales sur tous les juifs des Etats de la papauté. Il  argue aussi que la fin du boycott ne causera aucun préjudice aux Juifs de Pesaro, protégés eux  par leur prince généreux et hospitalier. Des copies de cette lettre circulent dans bon nombre de communautés juives y compris à Constantinople.
  • Cette lettre va diviser profondément  pro et les anti boycott au sein des communautés juives.
  • Dona Gracia est tellement résolue à maintenir le boycott qu’elle se lance dans la levée de fonds  pour financer  les travaux d’agencement du port le duc de Pesaro promet sans cesse.

1558, l’expulsion des Juifs de Pesaro : la fin du boycott du port d’Ancôme

  • Le mouvement pro boycott s’essouffle et le Duc de Pesaro se rend compte qu’il a un problème « démographique », il y a à présent « trop » de Juifs et de Marranes à Pesaro. Une délégation papale reproche au Duc sa trop grande hospitalité envers eux.
  • Le 9 juin 1558, le Duc de Pesaro décrète l’expulsion de tous les Marranes. Beaucoup trouveront refuge en Turquie.

Dona Gracia Nasi a marqué son époque et l’histoire, par son courage, son intelligence, sa générosité et son souci des communautés juives menacées.

Quand vous serez à Tibériade, allez sur les traces de cette grande dame.

Allez voir l’hôtel qui porte son nom. Visitez le musée qui raconte sa vie. Promenez-vous dans la forêt Dona Gracia et contemplez le splendide panorama sur le lac. Allez voir la plaque commémorative posée en 2010 pour célébrer le 500e anniversaire de sa naissance.

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Par Dominique Goldberg, d’après sa chronique « D’ici et d’ailleurs, une chronique des Juifs dans le monde et du monde juif ». Diffusée sur Radio Judaïca le 7 mars 2018.

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